Palestiniens et Israéliens : nouvelles voies vers la paix
Un édito signé Eva Dalak
L’Edito d’Eva Dalak
Israël-Palestine : le combat pour la paix d’Aziz Abu Sarah et Maoz Inon
Et si la paix dépendait d’abord de chacun de nous ?
Eva Dalak
Coach Internationale et formatrice spécialisée dans la transformation des conflits et la résilience face aux traumatismes, Eva Dalak, Palestinienne et citoyenne d’Israël, accompagne depuis plus de vingt ans des gouvernements, les Nations Unies, des organisations internationales et des acteurs de la société civile dans la conception de processus favorisant le dialogue, la cohésion sociale et le changement systémique.
Fondatrice de Peace Activation, son activité s’appuie sur une conviction forte : une paix durable ne peut émerger sans la guérison des blessures individuelles et transgénérationnelles qui nourrissent les conflits.
Je suis Palestinienne, citoyenne d’Israël, née à Jaffa, aujourd’hui installée au Costa Rica.
Mon histoire m’a placée très tôt au carrefour de plusieurs mondes, plusieurs identités et plusieurs récits. J’ai appris que les êtres humains sont toujours plus vastes que les catégories dans lesquelles on cherche à les enfermer.
Au fil des années, que ce soit dans les Balkans, en Afrique, en Asie ou au Moyen-Orient, j’ai retrouvé les mêmes blessures derrière des conflits pourtant très différents : la peur, le traumatisme, les besoins de sécurité, de dignité et d’appartenance.
Lorsque j’ai commencé à travailler dans les conflits, je pensais que chaque guerre était unique. Avec le temps, j’ai découvert que derrière les différences historiques, religieuses ou politiques, les blessures humaines se ressemblent souvent davantage qu’elles ne diffèrent.
La peur de perdre ceux que l’on aime.
Le besoin d’être reconnu dans sa souffrance.
Le besoin d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi.
Le besoin d’être vu dans son humanité.
Cette compréhension m’a progressivement amenée à regarder le conflit israélo-palestinien non seulement comme un conflit territorial ou politique, mais aussi comme une rencontre de traumatismes collectifs.
La création de Peace Activation est née de cette conviction profonde :
La paix n’est pas seulement un projet politique. C’est une capacité humaine qui peut être cultivée dans les corps et les coeurs.
Lorsque je rencontre aujourd’hui des Israéliens et des Palestiniens, je ne rencontre pas d’abord des positions politiques.
Je rencontre des systèmes nerveux épuisés.
Je rencontre des corps qui portent des décennies de peur, de vigilance, de deuil et d’incertitude.
Je rencontre des parents qui se demandent comment protéger leurs enfants.
Des jeunes qui ont grandi avec les sirènes, les checkpoints, les roquettes ou les bombardements.
Des familles qui portent encore les traces de traumatismes hérités de leurs parents et grands-parents.
Le conflit ne se manifeste pas uniquement dans les parlements, les sommets internationaux ou les résolutions des Nations Unies.
Il se manifeste dans la respiration.
Dans la difficulté à faire confiance.
Dans l’incapacité à imaginer un avenir différent du passé.
Dans les réactions automatiques qui transforment toute menace en danger existentiel.
Un système nerveux en état de survie ne cherche pas d’abord à comprendre.
Il cherche à se protéger.
Et lorsqu’un peuple entier vit dans cet état, il devient extrêmement difficile de construire la confiance nécessaire à une paix durable.
Le traumatisme : l’angle mort de nombreux processus de paix
Nous parlons de frontières.
Nous parlons de sécurité.
Nous parlons de diplomatie.
Nous parlons de droit international.
Toutes ces dimensions sont essentielles.
Mais elles ne suffisent pas.
Car derrière chaque décision politique se trouvent des êtres humains dont les comportements sont influencés par leurs blessures, leurs peurs, leurs mémoires collectives et leurs traumatismes.
Le traumatisme ne disparaît pas avec le temps.
Il se transmet.
Il influence la perception de la réalité.
Il amplifie les menaces.
Il renforce les récits de victimisation.
Il réduit notre capacité à voir l’humanité de l’autre.
Si nous n’intégrons pas cette dimension, nous risquons de négocier des accords sans transformer les dynamiques qui alimentent continuellement le conflit.
Ce que nous avons appris depuis le 7 octobre
Au sein de Peace Activation, nous avons accompagné des milliers de personnes : Palestiniens, Israéliens, juifs, musulmans, chrétiens, membres de la diaspora, militants, anciens soldats, familles endeuillées, professionnels de la santé mentale, leaders communautaires et citoyens ordinaires.
Nous avons observé quelque chose de frappant.
Les personnes ne manquent pas nécessairement de solutions politiques.
Elles ne manquent pas d’opinions.
Elles ne manquent pas de récits.
Elles manquent le plus souvent des espaces où elles peuvent être pleinement humaines.
Des espaces où elles peuvent ressentir.
Respirer.
Être entendues.
Exprimer leur peur sans être jugées.
Reconnaître la souffrance de l’autre sans abandonner leur propre histoire.
Lorsque cela devient possible, quelque chose change.
Pas immédiatement dans les institutions.
Mais dans les relations.
Et toute transformation durable commence là.
Une approche intégrale de la paix
Les discussions actuelles sur Israël et la Palestine se concentrent souvent sur une seule dimension du conflit.
Certains parlent de sécurité.
D’autres de droit international.
D’autres encore de diplomatie, de gouvernance ou d’aide humanitaire.
Toutes ces dimensions sont indispensables.
Mais aucune n’est suffisante à elle seule.
Une approche intégrale reconnaît que les conflits se jouent simultanément à plusieurs niveaux :
géopolitique ;
historique ;
économique ;
institutionnel ;
culturel ;
psychologique ;
relationnel ;
spirituel.
Mais nous pouvons signer un accord politique sans transformer la peur.
Nous pouvons créer de nouvelles institutions sans restaurer la confiance.
Nous pouvons reconstruire des infrastructures sans réparer les relations humaines.
Et lorsque ces dimensions sont négligées, les mêmes cycles finissent souvent par réapparaître.
Parmi nos initiatives les plus marquantes de cette année figure Calling Men to Peace.
Appeler les hommes à la paix.
Dans un monde où les hommes sont souvent associés à la force, au contrôle ou à la confrontation, nous avons voulu poser une autre question :
Quel est le rôle des hommes dans la construction de la paix ?
Avec mon mari, Fabrice Renaudin, français, enseignant de yoga et thérapeute corporel, nous avons tenu cet espace ensemble.
Mon travail est ancré dans la transformation des conflits, le traumatisme collectif et les processus de paix.
Le sien est enraciné dans le corps, la présence, la respiration, le mouvement et l’intelligence somatique.
Ce que nous découvrons ensemble est simple et pourtant fondamental :
Aucune conversation de paix ne peut aller plus loin que la capacité de notre système nerveux à rester présent.
Nous avons vu des hommes parler de leur peur.
De leur sentiment d’impuissance.
De leur besoin de protéger.
De leur fatigue.
De leur difficulté à être vulnérables dans des sociétés qui leur demandent constamment d’être forts.
Et nous avons vu quelque chose se détendre.
Quelque chose s’ouvrir grâce à un espace où ils n’avaient plus besoin de porter seuls ce qu’ils portaient depuis si longtemps.
Ce que nous observons entre Israéliens et Palestiniens
Les deux peuples portent des traumatismes différents mais souvent complémentaires.
Les Israéliens portent profondément la peur de l’anéantissement et les Palestiniens, la peur de l’effacement.
L’un cherche avant tout la sécurité.
L’autre cherche avant tout la dignité et la reconnaissance.
Tant que chacun reste enfermé dans son propre traumatisme, il devient presque impossible d’entendre les besoins fondamentaux de l’autre.
Mais lorsque ces peurs peuvent être reconnues, nommées et accueillies, un nouvel espace apparaît où l’on cesse de rencontrer uniquement un récit.
Et où l’on commence à rencontrer un être humain.
Je l’ai vu chez des familles endeuillées.
Je l’ai vu chez d’anciens combattants.
Je l’ai vu chez des activistes profondément engagés.
Je l’ai vu chez des jeunes qui refusent d’hériter des certitudes de leurs parents.
Ces moments restent fragiles.
Mais ils existent.
Et ils plantent peut-être les graines les plus importantes pour l’avenir.
Ce qui me donne de l’espoir
On me demande souvent ce qui me permet encore de croire à la paix.
La réponse n’est pas la politique.
Ce ne sont pas les gouvernements.
Ce ne sont pas les cycles de négociations.
Ce qui me donne de l’espoir, ce sont les êtres humains.
Une mère israélienne qui refuse que sa douleur devienne une justification de la haine.
Un père palestinien qui continue de croire à la dignité humaine malgré tout ce qu’il a traversé.
Des hommes qui redéfinissent ce que signifie protéger.
Des femmes qui refusent de transmettre leurs traumatismes à leurs enfants.
Des jeunes qui cherchent un langage nouveau pour parler de coexistence.
Partout, je rencontre des personnes qui comprennent intuitivement que nous sortirons de cette crise grâce à une transformation de notre capacité à être en relation.
Pourquoi cela concerne aussi la France
La France n’est pas extérieure à cette crise.
Elle porte en son sein une partie de ces résonances.
Dans les écoles.
Dans les universités.
Dans les médias.
Dans les quartiers.
Dans les familles.
Les tensions du Moyen-Orient traversent aujourd’hui la société française.
Elles s’expriment sous forme de polarisation, de méfiance et parfois de rupture du lien social.
La question n’est donc pas seulement :
Comment résoudre le conflit là-bas ?
La question devient également :
Comment renforcer notre capacité collective à rester en relation ici, malgré nos différences, nos blessures et nos désaccords ?
La paix et les générations futures
Chaque conflit laisse un héritage invisible qui se transmet souvent bien après la fin des combats.
Les peurs.
Les méfiances.
Les blessures.
Les récits de séparation.
Si nous ne travaillons pas consciemment avec ces traumatismes, nous risquons de transmettre à nos enfants ce que nous n’avons pas réussi à transformer en nous-mêmes.
Le véritable enjeu de notre époque est de mettre fin à la transmission automatique de la guerre.
Là où nous allons
Peace Activation entre aujourd’hui dans une nouvelle étape.
Nous ne cherchons pas simplement à organiser davantage de dialogues.
Nous cherchons à développer des capacités individuelles et collectives.
La capacité d’écouter sans immédiatement se défendre.
La capacité de rester présent face à une histoire qui remet en question la nôtre.
La capacité de transformer la douleur sans la transmettre.
La capacité de reconnaître plusieurs vérités sans renoncer à la sienne.
La capacité de rester en relation lorsque tout nous pousse à nous séparer.
Car le défi de notre époque n’est pas seulement de construire la paix entre les peuples.
Le défi est de développer la capacité humaine nécessaire pour traverser cette période de transformation sans perdre notre humanité.
Shalom.
Salam.
Ces deux mots partagent la même racine.
Ils ne signifient pas seulement paix.
Ils signifient aussi intégrité, complétude, harmonie.
Le travail de notre génération consiste non seulement à mettre fin aux guerres visibles mais à transformer les blessures invisibles qui les alimentent.
Les êtres humains sont toujours plus vastes que les catégories dans lesquelles on cherche à les enfermer.
Retrouvez le site d’Eva Dalak et de Peace Activation
Israël-Palestine : le combat pour la paix d’Aziz Abu Sarah et Maoz Inon
L'un est Palestinien, l'autre Israélien. Depuis près de deux ans, ils arpentent ensemble Israël, la Palestine et le monde, pour montrer que le dialogue et la paix sont possibles. Un voyage au long cours, commencé il y a vingt ans, chacun de son côté.
Article de Catherine Dupeyron à retrouver dans le journal protestant Réforme (ici) à lire gratuitement grâce à l’Offre découverte disponible (ici).




