Préserver la cohésion Juifs-Arabes en Israël
Numéro 2
Sommaire
L’édito : Préserver la cohésion Juifs-Arabes en Israël
Le débat de la semaine : Réagissez à l’article de Loubna El Joud après l’attentat antisémite de Sydney
Revue de presse
Alon Lee-Green : co-fondateur de Standing Together, le mouvement qui chamboule la gauche israélienne
Justice réparatrice : un modèle transposable au Proche Orient ?
Vote arabe : la clé du changement ?
Reportage : Jaffa, à l’école de la paix
L’avenir n’est écrit nulle-part : La dernière interview de Shimon Peres
Tribune libre : Soupçons, le poème de Florence Taubmann
Préserver la cohésion Juifs-Arabes en Israël
Anne Baer | Franco-israélienne, CEO d’Ikare Innovation, membre fondatrice de Shalom Salam
On déplore souvent en France l’importation du conflit israélo-palestinien dans les banlieues et les universités. Il faut désormais empêcher qu’il soit importé… à l’intérieur même d’Israël, à Jaffa, ville mixte jouxtant Tel-Aviv, un des symboles de la coexistence judéo-arabe, à laquelle nous sommes particulièrement attachés. Depuis le samedi 13 décembre, des citoyens israéliens, arabes et juifs, y partagent la même indignation. Ce jour-là, une femme de 30 ans, enceinte, et ses enfants ainsi qu’un riverain, y ont été aspergés de gaz lacrymogène par des “Jeunes des collines” - expression bucolique cachant une organisation violente et raciste anti-arabe particulièrement active en Cisjordanie depuis l’arrivée au gouvernement des ministres d’extrême droite. Ces hordes de jeunes délinquants ne ménagent pas leurs efforts pour enflammer les villes mixtes d’Israël, là où la paix prend tout son sens puisque soumise à l’épreuve quotidienne de la coexistence. La contemplation de la paix leur est insupportable ! Il y a 30 ans, un des leurs assassinait le Premier Ministre Yitzhak Rabin. Aujourd’hui, non contents d’attaquer des Palestiniens dans leurs champs d’oliviers et dans leurs maisons, ils greffent des écoles talmudiques au milieu de quartiers populaires non juifs et non religieux, comme pour une colonisation de l’intérieur. Ces pyromanes, qui ne peuvent supporter « la possibilité d’une île » obéissent à une stratégie bien établie : déclencher la colère des citoyens arabes d’Israël afin de prouver que la guerre et la conquête sont les seules options possibles.
C’est à Jaffa justement que nous avons fondé Shalom Salam au lendemain du 7 octobre 2023, mus par la volonté de maintenir le dialogue à l’heure où chacun se repliait sur sa souffrance. Déjà à l’époque des militants et responsables de quartiers s’affairaient, allant des uns vers les autres, pour protéger le tissu fragile des relations de voisinage entre juifs, musulmans et chrétiens. Parmi eux, notre cher Amir Badran dont l’action a inspiré la fondation de Shalom Salam. Dans la vidéo ci-dessus, il raconte l’élan de solidarité qui a permis à l’époque de maintenir la paix civile à Jaffa et dans d’autres villes mixtes d’Israël. Il est à nouveau sur la brèche actuellement à travers des rassemblements où se retrouvent au coude à coude, Juifs et Arabes.



Trois suspects ont été arrêtés. Le mobile raciste est retenu par la police. Il faut que la justice passe, impartiale, afin que tous les citoyens d’Israël, sans distinction, gardent confiance dans notre pays qui m’est si cher.
Toutes nos félicitations à Anne Baer, nommée Chevalière de la Légion d’Honneur en reconnaissance de son engagement exceptionnel dans ses activités civiles. Cette distinction salue le parcours d’une femme de conviction dont l’action nous honore.

Ne rien céder aux requins de la haine !
Dr. Loubna El Joud | Intellectuelle marocaine, féministe, engagée dans le dialogue inter-culturel, et spécialiste de la culture juive marocaine
Ils n’ont pas été tués en Israël ni sur une terre musulmane. Les faits ne s’inscrivent dans aucun contexte de guerre , il ne s’agissait ni d’un territoire disputé, ni d’un front armé, ni d’un espace marqué par des affrontements militaires. L’attaque a eu lieu bien loin de Gaza, de Jérusalem ou de Hébron.
Ce qui s’est produit ce jour-là ne peut raisonnablement être rattaché à une logique de résistance ou à une action politique structurée, rien n’indique non plus une réaction liée à un contexte précis ou à une colère circonstanciée. Il s’agit avant tout d’une violence dirigée contre des civils, pris pour cible en raison de leur foi, alors qu’ils participaient à une célébration religieuse, calmement, dans un espace ouvert à tous.
Les auteurs de l’attaque sont un père, Sajid Akram, tué lors de l’attaque, et son fils Naveed, sorti de son coma mardi soir, selon les médias locaux. Le père, originaire de l’Inde, avait immigré en Australie en 1998 ; le fils y est né. Tous deux s’étaient radicalisés et avaient rejoint Daech. Des drapeaux de l’« État Islamique » ont été retrouvés dans leur véhicule, ne laissant guère de doute sur leur inscription idéologique. Les victimes ne manifestaient pas, ne brandissaient aucun drapeau, ne célébraient pas un État. Elles célébraient Hanouka.
Rien, dans cette scène, ne renvoie à un combat, mais tout renvoie à une haine dirigée, assumée, détachée de toute cause réelle, et c’est précisément cette déconnexion — entre la violence commise et les justifications invoquées — qui oblige à nommer les choses avec clarté : l’antisémitisme, et non la politique, est ici le moteur.
Refuser de voir cette évidence, c’est travestir la réalité et salir la juste cause palestinienne que certains prétendent défendre. Pourquoi les deux terroristes, animés semble-t-il d’un fort ressentiment ont-ils frappé en Australie et non en Inde, leur pays d’origine ?
Cette question se pose en regard d’une autre réalité, trop souvent ignorée : les musulmans indiens subissent, depuis des années, des violences massives, répétées, structurelles, parfois assimilables à des dynamiques d’effacement collectif ! Lynchages publics, destructions de quartiers, discriminations légales, lois de citoyenneté excluantes, stigmatisation politique et médiatique. Il ne s’agit pas de perceptions, mais de faits établis, documentés, signalés par de nombreuses instances indépendantes.
Et pourtant, cette injustice-là suscite peu de mobilisation. Pourquoi ?
Ce rappel n’est ni un amalgame ni une stigmatisation, il est factuel et met en lumière une faille morale profonde : pendant que des millions de musulmans en Inde subissent discriminations et violences, ces individus n’ont pas choisi de combattre l’injustice là où elle s’exerce.
Ils ont attaqué des croyants juifs qui ne leur avaient absolument rien fait.
À cela s’ajoute une responsabilité lourde : les autorités australiennes n’ont pas pris la pleine mesure du danger que représentait le père, Sajid, pourtant inculpé dès 2019 pour ses liens avec Daech. Lorsque des signaux d’alerte existent mais sont relativisés, reportés ou traités comme secondaires, les conséquences finissent toujours par se manifester, parfois de manière brutale, à travers des drames qui auraient pu être évités et des vies brisées sans nécessité aucune .
Face à la multiplication d’attaques aujourd’hui relativisées, voire justifiées par certains discours se réclamant du “pro-palestinisme”, les États n’ont plus le droit à l’ambiguïté, et se doivent de protéger toutes leurs communautés, sans hiérarchisation des vies, et distinguer clairement la critique politique légitime de l’incitation à la haine et à la violence.
Ils doivent prévenir, coopérer, nommer les choses, et refuser que la souffrance d’un peuple serve de couverture morale à la une barbarie qui ne libère aucun Palestinien et ne rend justice à personne.
L’installation d’un climat de paix et de tolérance passe par des repères simples, mais non négociables : la dignité humaine ne se divise pas, la foi de l’autre n’est pas une provocation, et aucune différence — culturelle, religieuse ou sociale — ne peut servir d’alibi à la violence.
Or c’est précisément à ce niveau-là que beaucoup de sociétés montrent leurs limites.
Car si l’on accepte de poser la question sans détour — les immigrés sont-ils réellement intégrés ? — la réponse dérange. Dans de nombreux pays, l’intégration est invoquée comme un mot-valise, un slogan commode, rarement pensée comme un processus exigeant, réciproque, structuré dans la durée. On exige l’adhésion aux lois et aux valeurs communes — ce qui est légitime — tout en maintenant, dans les faits, des populations entières à distance : reléguées socialement, fragilisées économiquement, invisibilisées symboliquement.
Cette exclusion feutrée, souvent niée parce qu’elle ne fait pas toujours de bruit, constitue un terreau idéal pour les idéologies de rupture. Non parce que la précarité produirait mécaniquement la violence — cette idée est fausse et profondément insultante — mais parce que l’absence de projet commun affaiblit le lien civique et laisse le champ libre aux récits de confrontation.
C’est là que la citoyenneté cesse d’être un concept abstrait pour devenir un pilier central.
Une société multiculturelle ne tient que si elle repose sur un socle clair : l’égalité des droits et des devoirs, sans hiérarchie des appartenances. La citoyenneté ne gomme pas les identités, elle les dépasse. Elle ne demande pas d’effacer ses origines, mais d’accepter que l’espace public soit partagé, et que s’attaquer à l’un revient toujours à fragiliser l’ensemble.
À l’inverse, dès lors que certains discours — y compris sous couvert d’engagement militant — commencent à justifier la haine au nom d’une cause, ce socle se fissure. Et avec lui, la promesse même du vivre-ensemble, transformant le débat politique en affrontement identitaire, la solidarité en campisme, et la compassion en justification morale de l’injustifiable.
Il faut donc à la fois refuser l’angélisme qui nie les risques de radicalisation, et la stigmatisation qui alimente le ressentiment.
Réagissez à cet article en envoyant votre texte à : shalomsalamjaffa@gmail.com
Haaretz | Lien vers l’article | Payant
Alon Lee-Green, l’homme qui réinvente la gauche israélienne grâce à un vaste mouvement judéo-arabe
Dans un Israël profondément fracturé par les conséquences du 7 octobre et la guerre à Gaza, Alon Lee-Green émerge comme une figure centrale de la résistance politique et morale. Co-directeur de Standing Together (Omdim Beyachad), le vaste mouvement judéo-arabe en Israël, il tente de briser la dichotomie imposée par l’extrême droite : celle qui affirme que Juifs et Arabes sont condamnés à être ennemis.
“On peut comparer la situation au menu d’un restaurant : quand quelqu’un entre et regarde le menu, il choisit parmi les options disponibles. Si préserver l’humanité, la paix et arrêter l’effusion de sang ne figurent même pas au menu, les gens ne le choisiront pas. Et c’est notre rôle : mettre ces options au menu.”
L’interview révèle le prix personnel de cet engagement : Lee-Green décrit une répression policière accrue, illustrée par son arrestation brutale (menottes aux mains et aux pieds) et son transfert dans une prison de haute sécurité pour une simple manifestation pacifique. Il fait également face à des menaces physiques constantes de la part de milices d’extrême droite, l’obligeant à vivre sous surveillance.
“Le slogan de Standing Together est “Là où il y a de la lutte, il y a de l’espoir”, et j’y crois. Pensez aux femmes au début du XXe siècle qui se sont battues pour le droit de vote. La police les jetait en prison... Elles n’avaient aucun moyen de savoir qu’elles finiraient par gagner.”
Pourtant, son discours reste résolument combatif. Il critique sévèrement l’opposition israélienne traditionnelle (la gauche sioniste et le centre), qu’il accuse de lâcheté morale pour son incapacité à dénoncer les souffrances palestiniennes par peur de l’opinion publique. Pour Lee-Green, le patriotisme ne consiste pas à soutenir une “guerre de vengeance”, mais à construire une majorité politique incluant Juifs, Arabes et ultra-orthodoxes pour imposer la paix comme seule garantie de sécurité.
Le Monde | Lien vers l’article | Payant
Justice réparatrice : un modèle transposable au Proche Orient ?
Un exemple à suivre au Proche-Orient ? Alors que le conflit israélo-palestinien semble muré dans une impasse de récits inconciliables, l’expérience de la Colombie propose une voie radicalement nouvelle. Dans cet entretien, Shoshana Levy, juriste spécialisée en droit pénal international et membre active du groupe Shalom Salam Jaffa analyse le modèle de la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP). En privilégiant la vérité et la réparation concrète plutôt que l’incarcération systématique, ce système parvient à transformer d’anciens ennemis en partenaires d’un futur commun. Un éclairage précieux sur la manière dont la justice peut devenir le ciment d’une réconciliation durable, là où les armes et les murs ont échoué.
Extraits :
“Ailleurs, des juridictions transitoires telles que les Tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et l’ex-Yougoslavie ont prononcé des peines allant jusqu’à la perpétuité pour les plus hauts responsables, mais la participation des victimes lors de ces procédures était marginale, elles n’étaient que des témoins à charge.
“Les coupables de crimes qui reconnaissent leur responsabilité et répondent aux questions des victimes pourront être condamnés à des travaux de réparation - telle la recherche de disparus ou la construction de monuments mémoriels -, assortis de restrictions de leur liberté de mouvement. [...] La JEP veut faire des acteurs de la guerre des acteurs de la paix.”
“La JEP a obtenu que l’immense majorité des coupables partagent des informations cruciales avec leurs victimes. Des centaines de corps de disparus ont notamment pu être retrouvés et remis à leurs familles. C’est la puissance d’un système qui fusionne justice pénale et restaurative : le levier coercitif du pouvoir judiciaire, qui pousse habituellement les criminels à nier les faits par crainte d’être condamnés, les incite ici à collaborer.
“Pensez aux conflits armés actuels, que ce soit en Ukraine ou à Gaza. Il existe toujours deux récits sur les faits, deux narrations qui ne se rejoignent presque jamais. À la fin de la guerre, une justice pénale et restaurative pourrait contribuer à réconcilier ces récits et asseoir ainsi un futur commun pacifié.”
Times of Israel | Lien vers l’article | Gratuit
Vote arabe : la clé du changement ?
Dans cette analyse, Philippe Velilla, membre du groupe Shalom Salam Jaffa, se penche sur les paradoxes de la représentation politique des Arabes israéliens. Alors que cette communauté représente 21 % de la population, son poids électoral reste limité à la Knesset, exacerbé par les hésitations des partis juifs à former des alliances avec eux depuis le 7 octobre. L’auteur met toutefois en lumière une dynamique inverse au sein de la population arabe : un désir croissant d’intégration et de participation active à la vie politique, défiant le climat de méfiance actuel.
Lire l’article sur Times of Israel
France TV | Français | Gratuit
Jaffa, à l’école de la paix
A propos de Jaffa, encore... un très beau reportage diffusé par France 2 l’été dernier. Il vous fera découvrir le Collège des Frères, un établissement catholique qui accueille des élèves juifs et arabes. Amir Badran y a suivi sa scolarité.

Politique Internationale | Lien vers l’article | Gratuit avec inscription
Shimon Peres - Le testament d’un géant
Cette semaine, nous publions La leçon d’optimisme de Shimon Peres. Sa dernière interview (deux semaines avant sa mort), donnée à Aude Marcovitch pour la revue Politique Internationale.
L’interview complète sur Politique Internationale

Soupçons de Florence Taubmann
Oeil-amande - noir - soupçonneux - soupçonné
Oeil-amande d’un bel adolescent...
A-t-il un couteau dans la poche ? A-t-il un fusil dans les bras ?
Est-il juif ? Est-il arabe ?
Il est le même...
Oeil-amande - noir - armé de peur et de silence.
Pourtant la rue s’emplit de jeux de chants et de prières
La rue embaume les épices et le miel...
Mais l’oeil-amande - noir - jamais n’échappe au soupçon
L’oeil-amande multiplié par dix - par cent - par mille.
Et le soupçon serpente empoisonnant les coeurs d’enfants
Dans la ville trois fois sainte. La ville inoubliable.


